L’entreprise libérée : ni pour ni contre bien au contraire !

Par Denis BISMUTH

Le débat sur l’entreprise libérée se résume dans certains cas à un affrontement entre les « pour » et des  « contre »

Mais comme le dit Jean Yves le Loup il y a deux maladies des yeux : l’athéisme et  la religion. Ces deux maladies qui consistent à ne voir dans la réalité que ce qui confirme ce que qu’on pense ou qu’on désir être vrai.. Avec aux deux extrêmes ceux qui partent au front du travail flamberge au vent et fleur au fusil pour libérer l’entreprise et ceux qui ne voient dans ce phénomène qu’une forme d’auto-exploitation des travailleurs qui a comme conséquence qu’ils ne se syndiquent plus. 

 

Il y a du vrai dans tout cela mais la question n’est pas là.

Si on se pose la question de savoir si l’entreprise libérée est une bonne chose ou une mauvaise chose on va retomber immanquablement sur la remarque d’Esope à propos de la langue: c’est la meilleure et la pire des choses. On pourrait laisser l’affrontement de croyance au bistro et peut être  tenter de comprendre ce qui est en jeu ?

Plus que de questionner l’entreprise libérée c’est l’imaginaire et le désir qu’elle suscite qui est intéressant. Lacan disait  « le désir né du manque et non l’inverse ». Désir et besoin sont bien deux choses différentes. Ce n’est pas parce que le désir n’est pas satisfait que la sensation de manque arrive. C’est la non-satisfaction du  besoin qui génère un manque.  Ensuite le désir grandi sur le manque comme réponse imaginaire à un manque impensé. 

On pourrait tout simplement dire que l’engouement pour l’entreprise libérée est un discours sur la nécessité de sortir d’une crise du travail.  Car c’est le travail qui est en crise, pas l’emploi. La société post industrielle ( ou capitaliste si on préfère ) vit sa enième crise de réorganisation et tente de s’adapter à un environnement qui exige autonomie et engagement des acteurs, pour faire face à l’incertitude et à la complexité de la société. Et pourquoi un système de production ne pourrait il pas légitimement chercher à s’adapter à son environnement ?  est il obligé pour cela d’aller vers du « mieux » ? ou cette demande de mieux n’est elle pas un reflet du désir ? Mieux que quoi ? pouvez-vous dire mieux ? Comme disait Coluche dans un de ses sketches. Les rêves de grand jour du grand soir se sont toujours terminé en désillusion. Le pluriel d’un espoir c’est désespoir. Et il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. Il est même fort possible que ce soit néfaste. « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » disait  guillaume  1ier d’Orange Nassau.

Comme disait A.Comte Sponville. Ce que j’espère ne dépend pas de moi. il vaut mieux vouloir plus que d’espérer. On ne souffre que ce que qu’on espère. Les suicidaires sont des gens qui espèrent.

Le premier problème que pose l’entreprise libéré c’est bien l’espoir qu’elle suscite. Pourquoi y a-t-il tant d’imaginaire en France sur cette question ?  Quel besoin non satisfait est à l’origine de ce manque qui fonde le désir d’entreprise libérée ?

Des mouvements comme l’entreprise libérée, le bonheur au travail, ou d’autres phénomènes de mode de ce type, sont un discours partagé sur un manque de présence à soi et à une impossibilité de se réaliser dans ce contexte. C’est en même temps une tentative de répondre en acte à un sentiment de ne pas être acteur de sa vie professionnelle (voire personnelle). L’effondrement des grands intégrateurs et la division du travail en même temps que la fin d’un monde industriel ou on allait comme un seul homme mourir au champ de bataille ou au travail en chantant des chants révolutionnaire ou militaire (militant militaire ?) a sonné la fin des collectifs. Les principes organisateurs de la société ont été balayés par les différentes évolutions de la société laissant désemparé les individus seul face à leur destin. L’injonction de subjectivité a mis l’individu devant la responsabilité à créer sa vie. « Chacun pour soi pour faire sa vie. La créativité a remplacé l'autorité comme principe productif » dit l’économiste Daniel Cohen dans son ouvrage : Le monde est clos et le désir est infini Albin michel. En même temps comme le dit Pierre Yves Gomez dans son ouvrage le travail invisible  : « Le problème de l’entreprise c’est de savoir se penser comme une organisation et pas comme une communauté. 

Plus de communauté, nécessité de créer sa vie un monde incertain et complexe. Tous les ingrédients sont là pour générer de la souffrance chez les humains qui sont par définition des animaux sociaux.

Le  désir d’entreprise libérée est un discours sur l’impression de ne pouvoir se réaliser sans une communauté portée par une vision partagée, un idéal commun (voir l’article L'entreprise libérée, une organisation congrégative ?)

Le modèle organisationnel fondé sur la division du travail et la finance, produit suffisamment de souffrance pour générer un désir d’autre chose. L’entreprise libérée est une réponse intuitive à ce désir. Mais répond-elle au besoin qui est derrière ce désir ?

C’est comme la langue d’Esope : ca peut être la meilleure et la pire des choses. Il semblerait qu’une bonne réponse dans un contexte inadapté puisse porter des fruits un peu toxiques. Par exemple si les messages du Christ ou de Bouddha peuvent être dans leur forme originale porteurs d’espoir, quand il est récupéré par un pouvoir, il y a des risques de perversion. L’inquisition est la forme que prend une belle intention quand elle est récupérée par un pouvoir. Le bonheur intérieur brut du Bhoutan  me fait   plus penser à Big Brother qu’à Bouddha. 

Même si l’initiative intuitive qu’est l’entreprise libérée est un discours qui reste à décrypter sur les besoins réels de la société, les risques de dérapages sont nombreux et déjà avérés. La question est de savoir si l’effet viral de l’entreprise libérée sera suffisamment fort sur l’Adn de la société pour la faire changer ? ou si l’on n’aura vu qu’une crise de réorganisation de plus aboutissant toujours au même résultat ?

Seul l’avenir nous le dira.

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