Mindfullness : Elu produit de l'année

Par Denis BISMUTH

On voit régulièrement émerger des petits objets commerciaux, généralement fondés sur des principes intéressants, qui se proposent de faire rêver les clients plus que de faire avancer les choses. Le dernier gimmick en date dans les entreprises est bien sûr « mindfullness » (pleine conscience en français). Basée sur des techniques ancestrales de méditation,  cette nouvelle mode propose de développer le bien être au travail source de productivité. Etre Zen dans son travail. « Zen » encore un concept détourné de son vrai sens par la publicité et le commerce [1].


Dans la longue succession des recettes miracle qui proposent du bien-produire en instantané lyophilisé, on a vu se succéder l’entreprise apprenante, le coaching, l’intelligence collective, la psychologie positive (comme si la psychologie pouvait être négative ou positive !). Toutes ces recettes aux couleurs du « facile à faire » sont d’abord et avant tout un discours sur les souffrances des acteurs de l’entreprise. Un discours sur le désarroi des entreprises qui cherche désespérément  un moyen de réduire la souffrance des acteurs de l’entreprise sans changer de modèle de travail qui est la principale source de cette souffrance. Quête tout à fait vaine on s’en doute. Du coaching à la méditation ces techniques nous parlent d’une nécessité : celle de remettre l’homme au centre de son activité. La complexité et l’incertitude du monde moderne font que les humains ne peuvent plus agir socialement d’une manière efficace s’ils continuent à être déterminés par l’extérieur, si l’on pense à leur place. Mais comment les rendre autonome tout en gardant le contrôle ? 
En aucun cas on peut penser qu’il suffit d’une idée généreuse pour changer les choses.

Si c’était le cas, les 35 heures auraient fonctionné. Partager le travail reste une bonne idée, mais il faut pour cela changer le modèle du travail. Avec les 35 h on a surement mis la charrue avant les bœufs. Quand le travail aura fini de craquer on pourra en reparler[2]. Le premier risque de l’émergence d’un phénomène de mode comme mindfullness est celle de la disqualification de la méditation par sa banalisation. Comme le coaching à force d’être mis à toutes les sauce (même mon coiffeur est coach capillaire) banalisé a fini par faire l’objet d’un mécanisme de méfiance et de rejet des entreprises. Mindfullness a de grandes chances de suivre le même chemin. 

Désir n’est pas besoin.

L’écho que reçoivent ces techniques est à la mesure de la souffrance dont elles parlent [3] : de quel manque s’agit-il ? En quoi ce sont des réponses faciles à des questions  bien difficiles.

Le problème c’est qu’elles nous parlent du désir qu’elles suscitent, mais pas du besoin réel des personnes. Cette question n’est pas nouvelle. Dans la tradition juive il y a une petite blague qui illustre bien cette question : Savez vous la différence qu’il y a entre un rabbin et un commerçant ? Le commerçant vous vend quelque chose que vous désirez mais que dont vous n’avez pas besoin, alors que rabbin essaye de vous proposer quelque chose dont vous avez besoin mais que vous ne désirez pas.

C’est bien la question du désir qu’on veut satisfaire rapidement pour calmer le manque. Mais ce n’est pas en achetant un crayon que je vais combler mon manque de communication et d’expression. C’est un peu plus compliqué que cela. Le manque identifié est un manque de temps pour se recueillir, prendre du recul, souffler, se reconnecter à soi.

Bien sûr que c’est un des buts de la méditation, Mais la pratique de la méditation suppose une ascèse et un engagement sur du long terme. De plus, pratiquer la méditation sur aucun objet est à mon sens une marche trop difficile à franchir pour un novice. Mais au-delà de toutes ces remarques, se pose encore une fois la question de la mise sur la place publique de ce qui concerne l’intimité de la personne.

Dans un temps aujourd’hui révolu on distinguait ce qui était ésotérique et ce qui était exotérique.  Esotérique ne veut pas dire mystérieux et incompréhensible, mais « qui relève de l’intime ». L’intime comme champ sur lequel il n’est pas censé s’exercer de contrôle social. La formation est exotérique dans le sens où elle fait l’objet d’un contrôle social de son organisation, de son financement et de la formation des formateurs avec l’exigence de la délivrance d’un diplôme ou d’une certification. Ce contrôle social est légitime par le fait que c’est un acte social au service de la société. Mais des démarches du type psychanalyse ou méditation ressortent de l’intime et du privé. Pourrait-on imaginer des séances de psychanalyse dans l’entreprise ? pourrait on imaginer une attestation de succès pour sa psychanalyse délivrée par son psy ?

Bien sur il existe certaines actions se situent dans une zone de flou entre l’intime et le socialement contrôlé comme par exemple le coaching. Et leur utilisation reste toujours délicate. Mettre sur la place publique et notamment dans l’entreprise ce qui ressort de l’intime laisse entrevoir le  risque d’un contrôle social, le contrôle social de l’identité des acteurs de l’entreprise.

Cela questionne la tendance actuelle en France qui est de tenter de contrôler l’identité plutôt que l’activité[4]. Comme le dit Valerie Brunel[5] : La forme de régulation liée au développement personnel (…) marque un déplacement du pouvoir dans l’organisation. Du contrôle de l’activité par l’établissement des processus de travail du type taylorien au contrôle de l’identité par des démarches du type coaching ou team building.

L’activité devenant trop complexe il devient difficile d’en contrôler les prescriptions. L’autonomie des acteurs devient donc nécessaire. Alors si l’entreprise ne peut plus contrôler l’activité elle ne peut que chercher à contrôler l’identité : d’où la tentative d’appropriation  de ces divers techniques par l’entreprise. L’intégration d’une telle pratique suppose un changement de croyance sur le travail.

Pour être un pratiquant de la méditation d’une manière quotidienne depuis plus de 25 ans, je serais mal placé pour m’élever contre le développement d’une telle pratique. Mais je sais qu’une telle pratique est très exigeante, je sais ce que cela suppose  comme contraintes, comme nécessité d’accommoder son organisation du travail. Je sais les exigences de qualité de vie que suppose le choix de cette pratique. Toutes les personnes pratiquant sérieusement un sport savent aussi cela. On ne peut rien faire de sérieux en ne changeant rien à son modèle de vie. Quand je vois le peu de résultat que j’obtiens en proposant aux managers que j’accompagne une toute petite technique pour faire une sieste de 5 minutes par jour, je me dis que la méditation avec ce que cela suppose d’effort et d’engagement n’a aucun chance d’aboutir. De plus, une technique aussi simple que faire la sieste 5 minutes suppose un changement profond de croyance sur le rapport au travail. Faire la sieste c’est un signe de paresse et cela reste une transgression impossible. Une forme de déloyauté.

On connaît l’échec de l’importation des techniques de gymnastique matinale des entreprises japonaises ou coréennes. Sans une remise en question du modèle d’organisation du travail et un changement du système de croyance des acteurs de l’entreprise, il n’y a aucune chance de modifier les pratiques.

DE LA PLEINE CONSCIENCE PAR L’ANALYSE DE PRATIQUES

Pourtant il existe une technique qui poursuit les mêmes buts mais en se servant de l’expérience des participants comme matière : c’est l’analyse de pratiques[6].

Ca fait moins rêver à priori que l’exotisme mystérieux de mindfullness mais c’est une technique qui permet sur du long terme de proposer un exercice à la portée des acteurs de l’entreprise pour :

  • Les aider à prendre du recul pour compenser l’incontournable nez dans le guidon auquel condamne le travail.
  • développer des capacités d’attentions consciente[7]
  •  A amener l’individu à se recueillir dans le sens de se réunir, se rassembler pour compenser la dispersion de l’identité, du soi, que représente la pression du travail et la dispersion de l’énergie dans le travail.
  • A faire communauté avec ses pairs pour compenser l’incitation à la compétition et la perte du collectif qu’engendre l’organisation taylorienne du travail. Travailler sur son identité individuelle et collective. Entretenir sa santé professionnelle.

C’est moins désirable que les rêves de pleine conscience, c’est plus modeste mais cela répond à un besoin réel. Même si cela coute plus cher à l’entreprise qu’un séminaire d’une journée pour faire rêver le chaland. Si l’on a vraiment besoin de rêve on peut dire que l’analyse de pratiques consiste en :

  • Un exercice spirituel[8], non pas au sens de saint Ignace de Loyola, mais au sens d’un travail sur l’esprit qu’on peut définir comme la mise en harmonie, le réalignement  du vécu expérientiel et du mental en tant qu’instance de représentation de l’expérience vécu. 
  • Un exercice d’intelligence de soi au sens où Bruner définissait l’intelligence.

« L’idéogramme chinois de l’intelligence contient les signes de tête et de cœur. Dommage qu’il ne contienne pas aussi le signe de « autre » car il correspondrait à notre définition de l’intelligence. » [9] 

En guise de conclusion :

Aucune de ces techniques n’est en soi inutile ou néfaste bien au contraire, mais elles peuvent être rendues néfastes ou inutiles suivant les conditions de leur application, leur marchandisation ou leur intégration au jeu vaniteux des réseaux sociaux (après le e-coaching, à quand la e-méditation ?) et l’intention de contrôle social qui d’une manière non-consciente déclenche l’intérêt de l’entreprise pour ces techniques. Ce qui est de l’ordre du privé et de l’intime peut rapidement se pervertir en entrant dans le champ du contrôle social. La méditation n’a pas attendu mindfullness pour trouver son public depuis l’arrivée de maitre Taisen Deshimaru en France dans les années 70 ou l’émergence des centres bouddhistes et le travail de Matthieu Ricard.  Sans doute survivra-t-elle indemne à cette gadgetisation éphémère, quand elle sera retourné au silence de l’intime. 

Références

  • [1] Zen n’indique pas la plénitude et l’équanimité mais le combat contre soi-même, l’effort pour atteindre cette équanimité. Ce même effort nommé « jihad » dans la religion musulmane.
  • [2] voir l’article : le travail craque http://www.journaldunet.com/management/expert/61507/le-travail-craque.shtml
  • [3] Lire à ce sujet http://www.hbrfrance.fr/chroniques-experts/2015/05/7015-lentreprise-liberee-phenomene-de-fond-ou-de-mode/ et http://www.e-rh.org/index.php/blogs/les-articles-du-blog/193-l-entreprise-liberee-une-organisation-congregative
  • [4]On pourra lire à ce sujet : http://www.hbrfrance.fr/chroniques-experts/2015/05/7015-lentreprise-liberee-phenomene-de-fond-ou-de-mode/ et Brunel (V.) 2003. De la pratique de soi à la pratique de régulation, le développement personnel dans l’entreprise. Laboratoire du changement social, Université Paris 7
  • [5]Brunel (V.) 2008. Les managers de l’âme : Le développement personnel en entreprise, nouvelle pratique de pouvoir ? Poche La Découverte
  • [6]voir à ce sujet la littérature sur les groupes de coprofessionnalisation. www.metavision.fr
  • [7]voir l’ouvrage : Denis Bismuth 2014: attention management ! Analyse de pratiques et professionnalisation du management. Une question d’attention consciente ? colligence
  • [8] voir l’article Spiritualité management et analyse de pratiques sur le site de métavision    http://www.metavision.fr/spiritualite-management-analyse-pratiques/
  • [9]in J.S.Bruner 1983: Le Développement de l'enfant : savoir faire, savoir dire Paris : PUF,. (Psychologie d'aujourd'hui).

 

Master MRH

Master Management des Ressources Humaines de Lille

Groupe Linkedin

Référence RH

Réseau des troisièmes cycles RH Francais

Offres d'emploi

Trajectoires RH

Déposez et/ou consultez les offres d'emploi et de stage

e-RH Un portail pour les professionnels RH

ANDRH

Association Nationale des Directeurs et Cadres de la fonction RH