Le bonheur ... si je veux.

Le bonheur… si je veux ou de quoi j’me mêle ?

Ce petit billet, m’est largement inspiré par quelques récentes lectures, articles et remarques, au nombre desquels l’on citera l’article de Denis BISMUTH (ici), de travaux de Jacques SALOME (ici), de nombreux échanges avec Vincent BERTHELOT (blog) sur le thème du contenu implicite des nouvelles formes de management et d’un simple Tweet de Richard LAURENT (blog) qui évoquait l’émergence d’une nouvelle forme de dictature, le bonheur au travail.

Loin de moi le fait que considérer que l’entreprise doit être un lieu d’aliénation de soi et de malheur, mais faut-il pour autant que nous nous immiscions dans la construction du bonheur

 

La définition du bonheur est complexe et au début de ce bref article, je sens remonter l’angoisse du lycéen face à une copie de philo, blanche… avant de me rappeler qu’Aristote ne voyait pas le bonheur comme une émotion ressentie pendant une courte durée mais plutôt comme un mode de vie rationnel et vertueux : le bonheur humain. En opposition à ce dernier, il définissait le bonheur divin comme étant celui que nous procure notre réflexion, notre intelligence des situations (dans la mesure où ce bonheur divin est voulu pour lui-même). Pour Épicure, le bonheur ne se trouve en aucun cas dans l'excès, celui-ci étant source de souffrance. Il s'agit d'agir avec sobriété et prudence, en ne se procurant aucune douleur. Le fait d'avoir conscience de ce que n'a pas engendré notre action doit ainsi procurer un bonheur suprême. La clef réside alors dans la connaissance de ses propres limites. Plus proche de nous, pour Kant le bonheur est inaccessible puisqu'il supposerait de satisfaire entièrement toutes nos envies en permanence. Pour lui, « Le concept de bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu'a tout homme d'arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept de bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c'est-à-dire doivent être empruntés à l'expérience et que cependant, pour l'idée du bonheur, un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future est nécessaire ». 

Nous pourrions continuer encore longtemps à tenter de trouver une définition du bonheur sans en trouver une réellement satisfaisante essentiellement d’ailleurs parce que nous sommes tous uniques et différents et que notre vision ou définition du bonheur est intimement personnelle. Mais encore ne faudrait-il pas oublier que « ce n’est pas le malheur, c’est le bonheur, le bonheur insolent il est vrai, qui conduit à l’aigreur et au sarcasme » (E.M. CIORAN, dans « De l’inconvénient d’être né »).

Quoiqu’il en soit, les ingrédients de la quête du bonheur varient selon les personnes et ne sont pas immuables dans le temps (1). Peut on alors véritablement parler de bonheur au travail, qui ne serait qu’un bonheur pensé et « packagé » pour vous, avec des codes de communication bien léchés ? Un bonheur standardisé, formaté, un bonheur sur étagère, reposant sur le plus petit commun dénominateur de ce que l’on pense que les collaborateurs attendent et avec l’ambition de susciter engagement et performance économique ? 

La définition du bonheur par le mouton est-il de se faire tondre ? sommes nous, acceptons nous d’être les moutons à qui une société de consommation de l’entreprise (l’entreprise est un produit qui se markete et se vend aux candidats, collaborateurs, actionnaires…) nous propose le bonheur comme un « plus produit » comme dans un vulgaire paquet lessive ? Faut-il vraiment que nous ayons tout oublié pour écouter sans broncher des « spécialistes » du bonheur au travail nous proposer, lorsque l’on regarde derrière les lignes, la création d’un Homme nouveau en utilisant toutes les bonnes vielles recettes, déjà largement théorisées dans « Du viol des foules par la propagande politique de Tchakhotine » en 1939 ? 

Au delà des réels problèmes sous-jacents à l’évolution des modes de fonctionnement et de management de nombreuses organisations (organisation par les processus, conception obsolète de la performance, injonctions paradoxales, etc…), la dictature du bonheur trouverait son origine par la conjonction de quatre phénomènes (2) : 

  • Une sur-médiatisation et donc une pression extraordinaire de notre société sur le bonheur (dans son sens le plus consumériste) avec une injonction latente « vous devez être heureux, sinon votre vie n’a pas de valeur ou de sens ». Ce qui dans le monde de l’entreprise et du travail se traduit par « vous devez être heureux, sinon votre vie professionnelle n’a pas de valeur ou de sens et donc … » avec un sous-entendu lourd de conséquences.
  • La dictature de l’urgence, qui mériterait à elle seule de nombreux ouvrages, mais cette nécessité supposée de l’instantanéité fait que tout se mêle dans une sorte de chaos sans point fixe. Ce que nous constatons régulièrement dans l’entreprise : la difficulté à trouver des repères, à faire face à des déluges d’informations plus ou moins utiles ou futiles, aux restructurations, difficultés économiques et en définitive la maigre satisfaction, le petit bonheur d’avoir été épargné, d’avoir survécu, d’être passé entre les gouttes. D’ailleurs « estimez vous heureux d’avoir un travail » est une petite phrase que nous connaissons tous.
  • La banalisation de nos acquis. Une banalisation qui ne nous permet même plus de voir ce que nous avons. Une impression globale de régression sociale ou le changement n’est plus porteur d’une amélioration mais d’une régression. Une impression renforcée quand nous pensons à ce que certains ont, sans l’avoir réellement mérité…
  • Enfin, un monde économique incertain, au sein duquel réussir à se projeter à plus de 3 ans relève de l’exploit hors norme, nous incite à la précipitation et à délaisser le célèbre « toujours plus » pour le « tout maintenant » de peur de laisser s’échapper une opportunité, la possibilité de vivre l’instant présent.

Ceci s’en trouvant renforcé par nombre d’erreurs éducatives commises à l’égard des enfants et des jeunes adultes, ces fameuses génération « Z » comme elles sont nommées, afin de bien les enfermer dans des cases, « au fait qu’ils ont été élevés dans l’ordre du désir (et non dans celui de leurs besoins). Tout, tout de suite, sans contrepartie. » (J. SALOME)

Un petit rappel, simple et caricatural : le paternalisme du début du 20ème siècle recommandait d’aller à la messe et s’attachait à la définition d’un socle minimal de biens matériels pour assurer la reproduction de la force de travail (camarades). Tout ceci nous conduit à une évidence simple, celle que la dictature du bonheur au travail ou autres dispositifs « Happy » (pour faire jeune) constitue une nouvelle forme de paternalisme bas de gamme (on évite la messe, mais il nous faut écouter les gourous du bonheur au travail… personnellement et a tout prendre…), tout en nous transformant en collaborateurs confortablement ou inconfortablement insatisfaits. 

Voilà pourquoi je ne serais jamais un C.H.O. (Chief Happyness Officer), j’ai beaucoup trop de respect pour mon prochain. Je préfère m’attaquer avec eux à tous ces fameux et persistants irritants sociaux (H. Landier) pour créer des conditions et des relations de travail optimisées. L’entreprise ne peut plus se permettre de gérer les relation sociales uniquement en termes de salaire et de durée du travail ; s’inquiéter des conditions de travail permettant d’éviter la “souffrance au travail” me semble un progrès, à condition toutefois de respecter la liberté de chacun, ce qui ramène au problème de l’expression collective des salariés. Tout ceci est bien loin des manifestations de sourires forcés et factices qui en définitive ne servent qu’a masquer des réalités peu engageantes. Ne re-créeons pas le STO (Sourire pour Tous Obligatoire).

Bien sur les défenseurs de ces pratiques nous dirons que nous ne les avons pas compris ou que l'utilisation du terme "bonheur" n'est pas à interpreter ainsi, une simple réponse repose alors dans cette petite citation (encore une) d'Albert CAMUS dans l'Homme révolté "La logique du révolté est... de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel." 

 

(1) Hubert LANDIER me signale par ailleurs : Sir Richard Layard, professeur à la London school of economics, dans “Le prix du bonheur”, s’efforce de le décomposer en un certain nombre d’attentes, qui sont fonction des valeurs de référence de chacun d’entre nous et qui sont à la base des travaux sur l’indice de développement humain. Avec Bernard Merck, je me suis essayé à les décrire dans “Travail et développement humain”, et même à les tester par une enquête quanti auprès de 3 populations de 100 personnes environ, qui montre en effet une certaine variété et que l’entreprise, dans ses politiques, n’y répond pas forcément de façon optimale.

(2) Merci à Jacques SALOME pour son article, je n’ai ici fait que reprendre son argumentation en la transposant au monde de l’entreprise.

 

 

Master MRH

Master Management des Ressources Humaines de Lille

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