L'entreprise libérée, une organisation congrégative ?

Par Denis  BISMUTH

Le retour du sacré... 

A plusieurs reprises dans les témoignages de défenseurs de l’entreprise libérée, surgissent des phrases comme   "j'ai réuni mes ouailles[2] dans la chapelle". Des mots reviennent comme : La Cathédrale" pour parler de l’entreprise, "La Chapelle" pour parler de la salle de réunion. Les "pèlerins" pour parler des acteurs. Certains de ces responsables revendiquent une posture de leader sur le modèle du "prince éclairé" de Sun Zu. Ces références aux modèles religieux ou spirituels ne sont sans doute pas un hasard. Mais alors, de quoi est-ce le discours ? On peut faire plusieurs hypothèses :

 

LE PARADOXE DE L’AUTONOMIE

Il me semble qu'il y a comme un paradoxe intéressant entre l'injonction d'autonomie des acteurs qui fonde le modèle de l’entreprise libérée et façon de considérer les contributeurs de l'entreprise comme « ses ouailles ». Le fait que ce soit un paradoxe n’est pas en soi un problème. On peut même dire que le paradoxe est le moteur essentiel de la dynamique de l’action. Mais il peut être intéressant de « faire parler » ce paradoxe pour nous éclairer sur la dynamique qu’il sous-tend.

Ce rapport entre un leader puissant portant des valeurs non-négociables et des acteurs sommés d’être autonomes semble être un invariant fondamental dans ce modèle d’entreprendre. Comme si,  l’autonomie des acteurs ne pouvait s’actualiser que dans un cadre de sens non  négociable, mais partagé. Comme le champ magnétique polarise et oriente dans un seul sens les éléments qui lui sont soumis, ce cadre de sens oriente l’action. La liberté d’action de l’exécutant semble ne pouvoir se réaliser que dans un cadre de sens porté par le dirigeant qui l’incarne en étant exemplaire. On peut se demander si ce n’est pas à cette condition que les acteurs peuvent mettre en place  leur autonomie: auto-organisation, auto-direction et auto-contrôle (qu’ils soient individus ou bien collectifs). L’adhésion au cadre « idéologique[3] » semble être une condition d’intégration. On pourrait tenter l’interprétation suivante : Le modèle de l’entreprise libérée s’inscrit dans le modèle judéo chrétien (plus judéo que chrétien d'ailleurs). Modèle qui inscrit le libre arbitre des hommes à l'intérieur d'un  sacré intangible et incontestable: l'existence d’un dieu tout puissant et miséricordieux. Dans le modèle de l'entreprise libérée, l'autonomie du salarié est rendue possible par l'existence d'un cadre[4]. Un cadre non-négociable incarné par un dirigeant qui pose comme principe intangible que l’homme est bon.

LE MODELE RELIGIEUX COMME MODE DE MOBILISATION

A certains égards le discours sur l’entreprise libérée m’a fait pensé à la façon dont les cisterciens ont su à une époque mobiliser les forces productives autour de valeurs partagées. Comme ils ont su obtenir l’engagement volontaire des individus à servir leurs desseins de développement en échange d’une appartenance à un collectif orienté par un système de valeur sacré et non-négociable. L’histoire montre comment ils ont pu par ce mode de mobilisation, comme d’autres mouvements du type compagnonniques, créer un empire économique qui a considérablement modifié le paysage économique de la France. C’est aussi le même modèle qui a permis le développement de grandes entreprises dont l’histoire est bien retracée dans l’article de Jean Claude Casalegno[5]

Ces entreprises ont toutes en commun de positionner l’autonomie de l’acteur, son engagement volontaire dans un cadre de signification non-négociable : la vision du dirigeant.

En quoi est ce un discours sur un manque actuel ?  Comme dit  Pierre Yves Gomez  dans son ouvrage le travail invisible[6] : « Le problème de l’entreprise c’est de savoir se penser comme une organisation et pas comme une communauté. » Une communauté organisée mais une communauté d’abord. En ce sens le modèle de l’entreprise libérée tente de répondre au vide de communauté que le modèle organisationnel taylorien a généré. Le modèle de l’entreprise libérée réintroduit la notion de communauté, communauté qui relie[7] les individus pour leur permettre d’être dans des relations d’interdépendances fructueuses parce que non-controlées et informelles. 

Le débat sur l’entreprise libérée pose la question du rapport de l’individu au collectif. Y a-t-il plusieurs manières d’appartenir à un collectif qui produit ? Certaines manières d’appartenir sont-elles plus cohérentes avec certains systèmes sociaux ? Pourquoi ? Quelle cohérence entre les modes d’appartenance sociales et les modes de production ? 

En tout cas quand on s’intéresse à la littérature scientifique  autour de l’entreprise et du travail (Yves Clot, Pierre Yves Gomez et tant d’autres) le modèle organisationnel du type taylorien en privilégiant l’organisation sur la communauté assèche à court terme la fertilité des relations à moyen terme l’engagement des acteurs ; mettant ainsi en danger leur santé professionnelle.

DEFICIT DE RELATION OU DE COMMUNICATION ?

On pense souvent que dans les entreprises il y a un déficit de communication (d’où cette pléthore de formation à la communication). Mais le déficit n’est pas en terme de savoir-faire de communication, mais en terme de possibilité de relation. Cette reliance qu’apporte le modèle de l’entreprise libérée est une manière de redonner au collectif des acteurs cette possibilité d’être en relation. Et en même temps ce modèle rend à l’acteur la légitimité de sa parole. « c’est celui qui sait qui fait » c’est une tentative de répondre à ce que Philippe Breton[8] nomme l’incompétence démocratique «La démocratie est d’abord une affaire de compétences pratiques, notamment dans le domaine de la parole et des relations avec autrui.»

Compétence n’est pas à prendre ici dans le sens de savoir faire, mais dans le sens juridique d’être compétent pour un question : un juge peut se déclarer incompétent, cela ne parle de ses capacités mais de sa légitimité à traiter d’une question. L’entreprise industrielle actuelle dans ses à priori taylorien ne considère pas que l’acteur soit compétent à avoir un avis sur son organisation. Sa parole d’acteur ne prend de valeur que lorsqu’elle est recueillie et estampillée par un cabinet d’audit très très cher. Il y a là comme un sous entendu de suspicion à propos de la loyauté et la compétence des exécutants et principalement de l’encadrement intermédiaire.

LE RETOUR DU SACRE

Sacré est à distinguer ici de religieux. Je reprendrais ici la logique du raisonnement de Mohamed Taleb sur le rapport de la religion et de la techno science en reformulant à ma manière sa parole[9] : Le judaïsme, et le monothéisme en général, a désacralisé la nature en considérant que ce qui est invisible et transcendant est « dieu » c’est donc « ce qui est sacré ». Donc la nature est autre que cette divinité sacrée.  Elle est donc un ensemble de ressources non sacrée, à la disposition de l’homme. La nature non-sacrée, devient objectivable  et c’est la porte ouverte à la techno- science qui considère la nature comme une somme d’objet reliés, mais connaissables  indépendamment les uns de autres.

La nature devient contrôlable et dominable. La nature-objet devient exploitable et on a le droit de se l’approprier. C’est ainsi qu’on arrive à l’idée que le vivant peut être privatisable et marchandisé. Contrairement au polythéisme des sociétés primitives où le sacré était partout, cette logique religieuse monothéiste poussée à l’extrême conduit à la techno science et vers un monde sans sacré. Ainsi les religions monothéiste n’ont pas le monopole du sacré bien au contraire. Elles fondent une société qui a désacralisé sa source et ses ressources : la nature dont l’homme n’est qu’un élément. Ce modèle se décline aujourd’hui dans l’entreprise dans le fait que la nature humaine devient contrôlable et utilisable au service du seul sacré actuel : les critères financiers.

Mais,  en empruntant à l’expérience millénaire du « faire ensemble » qu’on retrouve entre autre chose dans les pratiques religieuses, les tenants de l’entreprise libérée réinventent le retour du sacré. Tout n’est pas contrôlable, on ne s’approprie pas le vivant. En toute cohérence avec les problèmes de l’écologie et de la marchandisation de la nature bien dans l’air du temps.

UNE QUESTION DE NIVEAU DU CONTROLE

Contrôle de l’activité ou contrôle de l’identité ? La particularité du modèle taylorien est, comme le montre Yves Clot, d’avoir séparé l’acteur de l’activité. Ce qui était une condition nécessaire à l’émergence d’une normalisation des productions pour une production de masse. L’acteur est une variable peu contrôlable. On élimine le facteur humain en développant un contrôle de l’activité par l’élaboration d’un processus de fabrication le plus détaillé possible.

Le modèle taylorien cherche à contrôler l’activité en développant des processus plutôt que de chercher à contrôler l’identité de l’acteur. On ne demande pas aux acteurs « d’être » quelque chose de particulier, mais de « faire » quelque chose : L’ouvrier peut être Mormon ou athée si il veut, l’essentiel est qu’il produise le geste attendu. C’est  en ce sens que l’entreprise taylorienne est plutôt « laïque ». Cela ne veut pas dire que l’entreprise taylorienne ne repose pas sur des valeurs, mais ce n’est pas sur ce sujet qu’elle exerce son contrôle. Sauf en cas de crise où elle utilise des rituels  du type «  team building »  pour rappeler les valeurs sous forme d’injonction à être. 

Au contraire, dans le modèle de l’entreprise libérée, le contrat porte sur le partage des valeurs de l’entreprise. Chaque individu, ou chaque sous système,  s’autodétermine dans sa façon de procéder, à condition qu’il respecte les valeurs du collectif. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de processus normalisé, mais ce n’est pas cela que l’organisation défini et contrôle. Elle en laisse le soin aux acteurs.

On a donc ici deux tendances qui s’opposent. L’une privilégie la tendance à poser un cadre et cherche à contrôler surtout  l’activité et  l’autre privilégie la tendance à poser un cadre et cherche à contrôler l’identité. La financiarisation extrême de la société post-industrielle a poussé au-delà des limites du raisonnable la désacralisation du travail (et du vivant en général). On est passé de l’entreprise laïque à une entreprise sans éthique, désacralisée dans laquelle seul l’aspect financier est valorisé. Au fond on peut se demander si dans une certaine mesure si ce phénomène de l’entreprise libérée ne constitue pas une sorte de mécanisme d’alerte, de « rappel du réel » : La désacralisation de la société a une limite. Limite au delà de laquelle le risque est grand de la destructuration de  l’organisation. De la même manière que la marchandisation de la nature nous conduit à la catastrophe écologique, la marchandisation de l’humain et de sa force de travail nous conduit à l’assèchement de son engagement et au bout du compte de sa capacité à se régénérer, et de se recréer. Sa capacité à se regénerer tant en terme de compétence que d’épanouissement et d’engagement au travail. C’est leur santé professionnelle et personnelle qui est en jeu. D’ou la question des Risques Psycho-Sociaux.

On est allé au bout de la logique de technicisation de la vie.

Cette hégémonie du financier sur l’ensemble des autres valeurs sacrées de la vie collective conduit à la souffrance des acteurs de la société, pas seulement des travailleurs. Elle a poussé les individus à rechercher d’autres formes d’appartenance d’autres espaces d’existence. Ainsi, même si les ingrédients d’un modèle religieux peut être identifié dans ce phénomène, c’est plus un discours sur le besoin de sacré dont cette démarche tente d’être la réponse.

 

 

[1]Congrégative : Qui s’agrège autour de valeurs. Cum gregare :  réunir en troupeau. A donné le mot grégaire. S’il existe des congrégations religieuses il doit aussi exister des congrégations non religieuses.

[2]Le mot "Ouailles" est un vieux mot du patois qui veut dire « mouton ».

[3] idéologique est à prendre ici dans le sens non-jugeant de « système d’idée »

[4]Les valeurs socles et les valeurs d’usage comme dit JF Zobrist

[5] http://www.4tempsdumanagement.com/4-41-Les-entreprises-liberees-ont-elles-une-histoire-Est-ce-la-fin-de-la-feodalite-manageriale-1_a5870.html?TOKEN_RETURN#last_comment

[6] PY Gomez : le travail invisible enquête sur une disparition, François Bourin éditeur

[7] Relier : religarer en latin qui a donné religion.

[8]Philippe Breton : L’incompétence démocratique : La crise de la parole aux sources du malaise (dans la) politique. La Découverte 2006

[9] Avec l’impardonnable risque de trahison bien sur. Mais on lira avec avantage ses ouvrages et notamment : Nature vivante et âme  pacifiée   Ed Arma artis

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  • Invité - Marty McFly

    Comme l'a dit Malraux, "le XXI° siècle sera mystique ou ne sera pas", qui aurait pû douter que l'inanité des relations humaines dans l'entreprise lui offrirait une telle résonnance ?
    Il s'agit de ne pas confondre sens et sacré, ce que vous semblez faire ici. Convoquez les axiomes des religions monothéistes n'apporte finalement que peu au raisonnement, et est en tout cas bien hasardeux ; comme vous le soulignez, tout ne se résume finalement qu'à la question du contrôle.
    A quand un recollection du middle management ?

Master MRH

Master Management des Ressources Humaines de Lille

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