Comment apprendrons nous demain ?

Par Jean Louis MUTTE

"L'objectif de toute éducation devrait être de projeter chacun dans l'aventure d'une vie à découvrir, à orienter, à construire." Albert Jacquard. La transformation fondamentale des processus de création de valeur bouleversera notre manière d’enseigner en nous obligeant à  apporter de nouveaux contenus éducatifs favorisant avant tout l’employabilité. L’emploi est mort, vive l’emploi ! 

 

Enseignement, emploi et économie de la connaissance

Certes, il y aura toujours un « emploi » c’est-à-dire la location de l’un par l’autre. En disant cela on ne fait qu’affirmer une évidence, mais par le passé le statut « de propriétaire » (on pourrait dire « capitaliste » ou « employeur ») était relativement clair et celui de « locataire » (on traduira par « salarié » ou « employé ») l’était tout autant. Ce n’est plus le cas depuis longtemps même si cette réalité a beaucoup de mal à s’imposer, le locataire étant devenu également le propriétaire dans une économie de la connaissance qui tend à installer de nouvelles frontières qui n’ont plus rien à voir avec celles qui ont servi de référence à notre système social, juridique et organisationnel actuel.

La question est donc d’imaginer comment gérer et combler  le fossé qui s’agrandit entre ceux qui « peuvent » (sous entendu maitrisent la vitesse d’évolution et de changement des systèmes) et ceux qui deviendront de plus en dépendants de ces mêmes systèmes (au sens où ils n’ont plus la capacité à les influencer voire à les comprendre). Si l’on fait référence plus spécifiquement à la technologie, celle-ci est désormais structurante à un degré tel qu’elle exclut les acteurs qui ne « suivent » pas dans un monde globalisé où la notion de voisin est à revisiter complètement, sans jeu de mots. Paradoxalement, nombreux sont ceux qui, dans une démarche schizophrénique, contestent les bouleversements induits par la technologie et dans un même temps en utilisent les derniers raffinements.  

Le problème posé est celui de la formation qu’elle soit initiale ou continue. Comment le système éducatif (école, université, entreprise) prépare-t-il la ressource humaine à ne pas en être simplement une? Comment l’employeur prépare-t-il sa ressource humaine à ne pas être une simple variable d’ajustement et dans un sens à prendre son destin en mains ? Comment le « capitaliste » gère-t-il la contradiction qui s’affirme inéluctablement dans la nécessité de disposer en temps réel de cette ressource qu’il souhaite ne garder que dans la mesure où elle sert son modèle économique ? Ou plus largement à préparer cette ressource à ne pas être fidèle, à défaut d’être reconnaissante ?

La deuxième question qui se pose est celle du périmètre de l’entreprise au sens où cette dernière ne peut porter tous les fardeaux que l’on lui impose.  Quelles sont les limites qu’elle peut valablement s’imposer, éventuellement au-delà de celles que le corps social ne manque pas de lui dicter ? 

Vient enfin la question de la mobilité des corps et surtout des esprits. C’est évidemment là où réside la création de valeur, dont l’innovation est à la fois le générateur et la conséquence. Force est de constater que de nombreuses sources de création de valeur sont « géographiquement neutres », comprendre par là que la  localisation des acteurs est sans importance. Ceci est un facteur totalement nouveau qui implique de réinventer les processus pédagogiques qui seront peu ou prou régis par les mêmes règles. 

Enseignement, hystérésis et ruptures                                         

Nous avons construits nos universités comme autant de camps retranchés aux alignements soporifiques, nos bibliothèques comme autant de cloitres silencieux à l’ordonnance immuable, nos amphithéâtres comme autant de salles de théâtre à la discipline figée et rigide. Nous avons trié, rangé, compartimenté, segmenté, découpé la réalité vivante de manière analytique, opposé les codes et surtout perpétué la présomption d’ignorance de l’élève. Aurions nous oublié que le savoir coule tel l’eau irriguant les esprits, créant la vie où l’attend le moins ; et que, tel l’air, il emplit les poumons, apportant l’oxygène au plus isolé, se moquant des distances et des obstacles… ?

Le monde et son organisation  sont aujourd’hui fractals et les salles de classe n’échappent pas à ce bouleversement : elles n’ont plus de cloisons, plus de tableaux, plus d’armoires, de bancs, elles ont autant de professeurs et de disciplines  qu’elles ont d’élèves – voire plus -, combinant en permanence les savoirs dans une alchimie fondée sur la logique de construction de passerelles et de liens. Les professeurs redeviendront ce qu’ils ont toujours été : des tisseurs, des connecteurs, des passeurs mais ils seront tous en scène en même temps dans une agora sans mur où le vent s’engouffre et les paroles portent loin.

Il nous faut donc cesser de centrer nos organisations sur nous mêmes et accepter que les élèves en sachent autant que les professeurs, leur donnant une présomption de connaissance à défaut de compétence. La bibliothèque du monde est maintenant un nuage que les élèves habitent sans états d’âme et qui les abreuve sans retenue. 

Enseigner demain signifie créer un chaos créatif favorisant l’innovation, la pensée atypique et brisant les paradigmes fruits de l’hystérésis de l’habitus . Nous gagnerons à ce titre à être habité par l’esprit de Walter Gropius  car curieusement cette voie en matière d’enseignement n’est pas nouvelle.

Enseignement, technologie et collisions

Nos méthodes d’enseignement devront faire la place belle aux multi-tâches et à l’éloge du bref, expliquer le complexe aux impatients, favoriser plus encore l’esprit critique, renforcer les capacités de concentration et de mémorisation et inspirer, en faisant preuve d’autorité, une morale adaptée.

Comment déploierons nous de telles capacités ? En bouleversant les méthodes et les habitudes et en nous débarrassant des infrastructures pesantes et surannées. Cela pose évidemment de nombreuses questions tel que celle de l’accès à la technologie ou de la mise à disposition de tous des contenus. 

A ce sujet, faites une expérience simple : se former à une discipline précise, par exemple  l’introduction à la physique, sans passer par les chemins traditionnels. Le résultat est sans équivoque : vous disposez de plus de cours, de professeurs, de lieux d’enseignement et de rencontre, de conférences, de vidéos, de livres, de cours à distance ou en salle facilement accessibles, d’évaluations, contrôles et examens, de forums, de blogs, de chats, de FAQ que vous ne pouviez en imaginer. Bref, vous n’avez pas besoin d’aller à l’école : VOUS Y ETES DEJA ! iTunes University, SkillShare, CupOfTeach, OpenClassRoom, You Tube, TED, sans parler des universités qui pour le coup n’ont plus rien de traditionnel, la liste n’est pas longue, elle est gigantesque. Les MOOC  se banalisent avec des taux de réussite des élèves qui sont impressionnants. Bref, l’élève n’a plus un professeur mais des dizaines, des centaines ; plus un manuel mais des milliers et, plus important, il a des centaines de chemins de traverse qui s’offrent à lui. 

Amélie Nothomb écrivait qu’ « il faudrait toujours se rendre dans les expositions ainsi, par hasard, en toute ignorance. Quelqu’un veut nous montrer quelque chose : cela seul compte.  » Il en est de même dans l’enseignement et cela replace l’enseignant au cœur du processus créatif. 

La question qui se pose maintenant n’est pas nouvelle : il faut bien sûr donner envie d’apprendre (je ne suis pas inquiet en la matière, la soif des étudiants et des stagiaires que je côtoie est impressionnante). Il faut ensuite guider, aider l’élève à naviguer, à connecter les points, à mettre en perspective, à s’asseoir à coté du savoir qu’on lui dispense, à sortir de la boite des enseignements et disciplines traditionnelles, bref à « traverser les pays, les rêves et les savoirs » comme le dit Michel Serres .

Nous enseignerons demain totalement libérés des difficultés d’accès aux contenus, créant de la connaissance sans limite, contextualisant, conceptualisant et expérimentant sans retenue, pour le meilleur espérons le. Nos têtes seront plus pleines et mieux faites. Il nous restera dans les processus d’enseignement à gérer les collisions bénéfiques et fructueuses, ce qui ne sera pas la tâche la plus facile…

 

Je ne peux terminer cet article sans rendre un hommage ému à Albert Jacquard qui vient de nous quitter le 12 septembre 2013. J’ai eu l’occasion de le rencontrer à plusieurs reprises, de l’accueillir, de me nourrir de son intelligence en fusion et de sa gentillesse désarmante. Son livre « Mon utopie » est le beau plaidoyer jamais écrit pour un enseignement libéré des carcans et des certitudes. S’il est un livre à lire dans ce domaine, c’est incontestablement celui là. 


  

Master MRH

Master Management des Ressources Humaines de Lille

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