Au delà de la croissance économique, imaginer le développement humain

Par Hubert LANDIER

Malgré tous les efforts des gouvernements successifs de ces dernières années, la croissance n’est pas au rendez-vous. Et il se pourrait même que la France soit entrée dans une phase durable de récession économique. Mais il convient toutefois de bien distinguer les faits de la façon que nous avons de les appréhender. Or, la notion de croissance, si elle correspond bien à certains faits, est d’abord un concept, et un concept hautement sophistiqué, fondé sur une construction statistique, le produit intérieur brut (PIB). Et les économistes sont de plus en plus nombreux à se demander s’il s’agit là d’un outil pertinent, ou suffisant, pour apprécier l’évolution de la situation économique et sociale.

 

Pour les uns, il ne faudrait pas hésiter à détrôner le mythe qu’est devenu le taux de croissance et à prôner la « décroissance ». Pour d’autre, il s’agit de passer d’un indicateur unique, le PIB, à une batterie d’ « indicateurs du développement humain ». Cette seconde orientation rejoint une observation qui avait déjà été faite au lendemain de la seconde guerre mondiale : l’évolution de l’économie ne se traduit pas seulement par une augmentation du volume de la production marchande, elle fait également l’objet de transformations structurelles. Et ce sont ces transformations qui demandent à être d’abord considérées.

Toutefois, elles ne se situent pas seulement sur ce qui constitue le champ d’analyse des économistes. C’est la société toute entière qui évolue, en profondeur, et parfois loin des présupposés sur lesquels se fonde la conception du monde qui nous a conduit là où nous en sommes…

Le PIB : un indicateur central, mais radicalement insuffisant  

La critique du taux de croissance n’est pas nouvelle. Et d’abord, de quoi s’agit-il ? Du taux de croissance du PIB. Or, celui-ci constitue un agrégat fondé sur des conventions statistiques.

Au moment de sa création, au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, il ne concernait que la production marchande ; depuis  lors, le produit des administrations y a été ajouté, et ceci sur la base, non de leur valeur marchande, mais de leur coût. Cela présente un inconvénient, c’est que, à qualité constante, plus le coût d’un service rendu par l’Etat augmente, plus le PIB lui-même augmente. Ceci est évidemment une absurdité. Quand le produit des administrations est négligeable, ce n’est pas grave ; mais quand il représente près de 50% du PIB, on voit le problème. Plus elles coûtent cher, plus le PIB progresse.

Ce n’est pas tout : le PIB ne rend pas compte de la destruction de richesse que représente les prélèvements opérés sur la nature et des dommages qui lui sont causés ou forme de rejets toxiques ou d’atteintes à la biodiversité. D’où il résulte que le PIB peut enregistrer une création de valeur tout en dissimulant une perte de richesse par rapport aux ressources naturelles aux dépens desquelles fonctionne le système économique. La pollution d’une rivière qui rend indispensable, faute d’être désormais utilisable pour la baignade, la construction d’une piscine, est donc l’occasion d’une augmentation du PIB ;  il en va de même du coût des médicaments rendus nécessaires en vue de soigner les affections liées à la pollution atmosphérique.

Dernier point : le PIB n’enregistre bien évidemment que les biens et services susceptibles de faire l’objet d’une évaluation en termes de monnaie. La destruction d’un paysage n’entre pas en ligne de compte. Le mal être engendré par un mode de vie excessivement stressant débouchant sur une destruction des liens sociaux non plus. D’où il résulte que le sentiment de bonheur qu’éprouvent les habitants des pays développés a cessé de suivre la hausse du PIB. Et compte tenu des externalités négatives évoquées ci-dessus et que ne mesure pas le PIB, il semblerait même en régression depuis plusieurs dizaines d’années.

Tout ceci explique que le PIB apparaisse aujourd’hui à un nombre croissant d’économistes comme un instrument sans doute utile, mais qui se révèle trompeur dès lors qu’on oublie les conventions sur lesquelles il repose et que les pouvoirs publics font de son taux de croissance la mesure ultime de leur efficacité. A partir de là, à quoi se fier pour évaluer l’évolution de la situation économique et sociale ?

Quel instrument de mesure substituer au PIB ?

On écartera d’entrée de jeu l’idée absurde d’une « comptabilité universelle ».   Celle-ci consisterait à procéder à une évaluation chiffrée des externalités négatives provoquées par la croissance économique afin de les introduire dans un plan comptable élargi, que ce soit au niveau macro-économique ou à celui de l’entreprise. Sur quelle base en effet évaluer la détérioration d’un admirable panorama gâché par la construction d’un bâtiment industriel ou d’une ligne haute tension ? Comment calculer le coût représenté par la souffrance engendrée par la destruction de liens familiaux ou sociaux compromis par les contraintes professionnelles que l’évolution économique a rendu inévitables ?

Certains auteurs ont plaidé en faveur de la décroissance économique[1]. On en comprend l’intuition. La croissance, envisagée selon le trend de ces trente dernières années, n’est pas soutenable, compte tenu de l’épuisement prévisible des ressources en énergie non renouvelables et de certaines matières premières indispensables. Une réorientation radicale de notre mode de vie est donc lui-même inévitable et il devra se fonder sur une gestion différente des ressources que nous empruntons à la nature. Il s’agit là d’une anticipation qui invite à une multitude de réflexions. Et par exemple celle-ci : le travail de demain prendra-t-il la forme du travail salarié qui en constitue aujourd’hui a forme dominante ? Et donc, le problème est-il de créer des emplois, comme le soutient le discours politiquement correct, ou de permettre à chacun de vivre de son travail ou de la solidarité de ses proches ? Quoi qu’il en soit, le problème de l’évaluation d’une telle « décroissance » n’est pas résolu.

Autre démarche, plus réaliste : celle qui consiste à substituer au PIB une batterie d’indicateurs du développement humain. Telle est l’approche du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) avec son indice du développement humain fondé sur l’association de trois indicateurs : PIB par habitant, espérance de vie et niveau d’instruction. Telle est également le principe mis en avant par la Commission Stiglitz. Celle-ci pose toutefois toute une série de problèmes méthodologiques et éthiques : d’une part, les composantes qualitatives du développement humain peuvent-elle être réduites à des quantités additionnables ? Et d’autre part, est-ce aux experts de pondérer l’importance que chacun des citoyens entend donner aux différentes composantes de son mode de vie ? La démarche économique atteint ainsi sa limite et demande à s’effacer derrière la réflexion politique et éthique.

Dernière piste de réflexion : celle qui consiste à rechercher, derrière le taux de croissance, le développement dont elle constitue l’aboutissement. La production, dans le temps, ne s’accroît pas, en effet, à l’identique. Certains produits ou certains services se substituent à d’autres. Et surtout, les structures de l’économie se modifient. On sait comment, dans un pays tel que la France, le secteur primaire (l’agriculture) s’est effacé derrière le secteur secondaire (l’industrie), qui s’est lui-même effacé derrière le secteur tertiaire (les services). Cet équilibre entre différentes activités présenterait-il un caractère définitif ? Il est bien entendu permis d’en douter. De sorte qu’il est aussi permis d’affirmer que, au-delà des trois secteurs tels qu’ils ont été répertoriés, s’en ajouteront d’autres que nous avons du mal à imaginer aujourd’hui parce qu’ils sortent des schémas selon lesquels nous pensons l’économie. Ils ne sont ni mesurés ni même nommés. Ils demeurent dans l’ombre et seuls les signaux faibles permettent d’en comprendre l’émergence et la logique.

Le développement reste à imaginer au-delà des schémas convenus

De ces signaux faibles, même marginaux, prenons quelques exemples.

A la station de taxis de la Gare Saint Lazare, à Paris, devant l’Hôtel Terminus, un jeune d'origine africaine s’agite. Il fait respecter la file d’attente, rassure les voyageurs, aide à charger les bagages et les personnes âgées à s’asseoir. Il est toujours souriant et les chauffeurs le connaissent bien. Ce n’est pas un clochard : il a une famille, une petite fille. Il n’est pas payé pour ce qu’il fait et vit des pièces qu’on lui donne. Il s’est trouvé une activité qui lui permet de vivre et il ne demande rien à personne. Par rapport aux statuts existants (« actif », chômeur », « retraité »), il n’existe pas. Il est administrativement transparent. Et il est représentatif de ceux des Français qui, n’ayant plus confiance dans les vertus du système et n’en pouvant rien tirer, ont pris le maquis et appris à se débrouiller.

Sur le chantier de construction d’une maison en bois, une équipe de jeunes charpentiers. Parmi eux, une charpentière. Il y a peu de femmes dans la profession et il est permis de s’étonner.  Son histoire est simple : elle est diplômée d’une école de commerce, elle a travaillé au siège d’une grande entreprise, elle s’y est mortellement ennuyée, alors elle a entrepris une formation de charpentier chez les Compagnons et la voici qui travaille dans une coopérative de charpentiers. Elle n’est pas la seule, un autre membre de l’équipe est ingénieur. Ils sont représentatifs de ces jeunes Français, auxquels on avait expliqué qu’ils représentaient « l’élite de la Nation » et qui ont tout plaqué pour revenir à ce qu’ils considèrent comme « les vraies valeurs ». « L’éloge du carburateur », de l’Américain Matthew Crawford[2] n’est pas une utopie.

Rue Myrha, dans le XVIIIème arrondissement de Paris.  Une rue, près de la Goutte d’or, où l’on se croirait plutôt dans le faubourg de Treichville à Abidjan. La façade, quelconque, d’une ancienne manufacture de boutons. Caché au fond du couloir, un espace étonnant, signé Eiffel, évoquant la disposition d’un théâtre avec ses balcons et ses loges : « Médiavillage ». Une vingtaine de micro-entreprises indépendantes les unes des autres, toutes centrées sur les métiers de la communication,  (agence de pub hyper-spécialisée, agence de communication environnementale, architecte d’intérieur, community manager, marketing B to B, réalisateur vidéo, agence de communication de crise, et même un expert de l’analyse sociale[3]), qui partagent une logistique mise en commun et un même état d’esprit, sans compter les moments de convivialité  Une communauté de travail hautement performante, fondée sur la compétence et l’indépendance, l’alternative par rapport au modèle hiérarchique dominant, dont aucun des Médiavillageois ne veulent plus.

Trois exemples de ce qui se développe, à la marge, en réaction par rapport aux modèles qui dominent notre société en crise. Et dont l’analyse laisse apparaître des points communs :

  • ils se fondent sur une expertise personnelle fondant une création d’activité qui se situe en dehors des modèles traditionnels,
  • ils mettent en oeuvre des liens de proximité forts : coopération, entraide, recherche de synergies entre compétences complémentaires, et privilégient les relations informelles sur les relations formelles,
  • ils se situent en dehors des formes économiques convenues : organisation hiérarchique, contrat de travail, systèmes de prévoyance collective, etc., qui caractérisent le système industriel aujourd’hui dominant,
  • ils renouent avec l’esprit de l’artisanat traditionnel tout en mettant parfois en œuvre des techniques les plus sophistiquées, notamment en termes d’utilisation des NTIC,
  • ils sont hors de portée de radar pour les pouvoirs publics, de sorte qu’ils n’ont ni existence statistique, ni existence administrative et qu’ils sont, en quelque sorte, inexistants ; de même ils échappent à toute compréhension pour qui prétendrait les analyser selon les schémas convenus qui constituent l’héritage de notre histoire industrielle.

Ce « quart secteur » ne se substituera pas purement et simplement, et d’un seul coup, aux formes dépassées que sont la production de masse et les administrations de services (banques, sociétés d’assurance, organismes de protection sociale, etc.), qui auront toujours leur utilité. Les pouvoirs publics tendent aujourd’hui à en ignorer l’existence, qui ne correspond ni à la culture ni à l’expérience des hauts fonctionnaires. Quand ils s’aviseront de son existence, ne serait-ce que pour en tirer taxes et impôts, ils chercheront à le discipliner et à le plier aux règles qui leur paraissent aller de soi. Mais il n’est pas sûr qu’ils y parviennent.

Hubert Landier

  1. S. Latouche, Petit traité de la décroissance sereine, Mille et une nuits, 2007.
  2. Crawford, Matthew B., Eloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail, tr.fr. La Découverte, 2010.
  3. On aura bien entendu reconnu l’auteur de ces lignes.

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